Le capitalisme de connivence |
par
Edouard Fillias, le 26 juin 2006 |
Au lendemain de l'affaire Arcelor-Mittal, le gouvernement va-t-il sauver la Sogerma ? Encore une fois les poses belliqueuses viennent au secours d’une rhétorique qui ne convainc plus. Comble de l’ironie, c’est l’Etat qui a fait faux bond à la Sogerma en tant que client : il lui porte à la fois le coup de grâce et l’extrême onction... Affaires Vilvorde, Sogerma, Eiffage, Arcelor : des « Unes » de l’actualité qui auront permis à l’opinion publique de comprendre qu’en matière d’industrie, l’Etat promet beaucoup mais ne peut presque rien. L’économie ouverte permet aux entreprises, mêmes les plus importantes, une vie et une mort, sans que le politique ne soit consulté. S’il demeure, par bienséance et urgence médiatique, l’ultime pompier appelé à la rescousse, plus personne n’est dupe. C’est là un changement dans la structure de notre société particulièrement anxiogène, tant nous sommes habitués, nous Français, à la direction de l’Etat. Quand le jardin à la française se délite, les Pangloss prodiguent quelques conseils en réorganisation étatique : car il faut bien, nous expliquent les politiques de droite et de gauche, que l’Etat assume ses responsabilités. Comme le député Carayon nous l’enseigne à coup de rapports, en laissant ainsi faire la loi des marchés, ne nous comportons-nous pas comme de grands naïfs ? Derrière la vitrine du patriotisme économique, l’élite à la française refuse la compétition avec d’autres élites, internationales : alors pour conserver le monopole du pouvoir, elle organise la résistance. Nombre de politiques dans la majorité et l’opposition, de dirigeants salariés de grands groupes semi-publics ou vivant de commandes de l’Etat, composent cette élite d’hier qui entend tout faire pour garder la main. L’affaire Arcelor – Mittal Steel offre une illustration saisissante de cette situation. Guy Dollé est un patron classique, salarié privé d’un grand groupe placé sous la houlette vigilante de l’Etat Français. L’acier, c’est de la politique en barre : on fabrique avec lui des canons et des bateaux. Ainsi, le débarquement de Lakshi Mittal, son OPA sur Arcelor et son insolente success story à l’indienne, c’était au mieux une provocation, au pire une insulte à la classe dirigeante française. La nomenklatura a réagi comme un seul homme. Dominique de Villepin a publiquement critiqué le projet de Lakshi Mittal, suivi en cela par la presque totalité des ténors de droite et de gauche. De l’actionnaire, du contribuable, et encore moins du citoyen, pas de nouvelles. La classe dirigeante avait marqué son territoire et personne ne s’y était opposé. Mittal – Steel choisit alors de réévaluer son offre. Il a même proposé de composer un comité de direction du nouvel ensemble avec au moins une moitié de dirigeants d’Arcelor. Toutes les garanties ont été offertes par son groupe sur la préservation des emplois et des relations existantes avec les Etats. Indéniablement, l’offre présente pour l’actionnaire d’Arcelor un attrait certain. Mais rien n’y fait, Lakshir Mittal reste persona non grata : tout sauf Mittal ! Si jamais il avait le malheur de l’emporter, ce serait un nouveau camouflet pour ce capitalisme de connivence, à la croisée des chemins entre patrons et politiques, qui fait tant de mal dans notre pays. Lakshmi Mittal, bien malgré lui car c’est un entrepreneur qui ne fait pas de politique, est devenu le symbole d’une nouvelle économie, ouverte, qui saborde l’étouffante tutelle du capitalisme des réseaux. Pour mieux fuir ce danger, Arcelor entend proposer une alliance avec un groupe Russe, Severstal, propriété d’un oligarque du Kremlin. Outre la gestion comptable pour le moins hors normes internationales de cet allié providentiel, est-il utile de souligner l’ironie de la situation ? Très naturellement, pour gagner son sursis, l’oligarchie française fait appel à une autre oligarchie, dirigée cette fois par un authentique despote. Oligarques de tous les pays, unissez-vous ! Si seulement les actionnaires étaient consultés : mais tout laisse présumer d’un « coup d’état » de la direction d’Arcelor. Il est vraisemblable que les actionnaires feraient le choix le plus raisonnable pour l’intérêt de l’entreprise, qui est aussi le leur. Ce choix ne serait pas au goût de tous .Finalement, sur la corde, Mittal Steel emporte le deal. Les russes servaient-ils de « lièvres » pour faire monter les enchères ? Il est bien plus probable que la dernière porte de sortie de la direction d’Arcelor se soit naturellement fermée au nom du bon sens et de la logique des évidences. Guy Dollé a perdu son job. Preuve supplémentaire que la nomenklatura se débat, mais qu’elle ne gagnera pas : elle se sait perdue. Pourquoi accepter plus longtemps son dictat ? Quand des dirigeants salariés peuvent s’adosser à l’Etat, à un soi-disant intérêt national, pour défendre leur place, pourquoi s’en priveraient-ils ? Le rôle du politique est-il de les soutenir ? Certainement pas. Les patrons, faute de recours, comme dans les dossiers Sacyr Eiffage ou Arcelor Mittal Steel, ne doivent pas compter sur une quelconque complaisance des pouvoirs publics. Sans préjuger des qualités de gestionnaire des dirigeants de société et des politiques, leur pouvoir doit être maintenu sous contrôle. Contrôle du marché pour les premiers, contrôle démocratique pour les seconds. Il est inacceptable que la confiance des citoyens, des actionnaires, soit détournée pour de mauvaises raisons. Ce n’est rendre service ni à la compétitivité de notre économie ni au fonctionnement de notre démocratie. Edouard Fillias |