[Compte-rendu
d’une conférence d’Alain Laurent sur le thème « Le libéralisme, une
exigence éthique »]
Le libéralisme est
bien éthique avant d'être économique. En France, où l'on parle presque
exclusivement d'ultralibéralisme et de libéralisme économique, on oublie
la dimension politique du libéralisme. L'approche libérale se focalise
sur la notion de Liberté et non sur le libre-échange. En effet, le
marché n'est qu'un instrument pour accroître la liberté des individus,
il n'est pas moral en soi. Or, si les Libéraux sont divers, ils se
retrouvent autour de valeurs communes qui dépassent largement la notion
de marché.
1. Comment définir
les valeurs des Libéraux
Il est difficile
pour quiconque de définir les Libéraux et les valeurs qui les animent.
Le risque est en effet grand de généraliser ce qui n'est que ses propres
préférences. Beaucoup pensent que la pensée libérale est trop
individualiste et basée sur les préférences individuelles pour permettre
de repérer des points communs entre les libéraux. Cependant, en étudiant
les différents auteurs, il est frappant de voir comme des lignes de
force se dessinent. De Locke à Vargas Llosa, Friedman ou Revel, ou
retrouve une réelle homogénéité.
Ce qui peut
surprendre dans l'étude des valeurs des Libéraux est que peu sont
spécifiquement libérales. Ainsi, le concept de Liberté a-t-il été
largement utilisé par toutes les idéologies (liberté des peuples,
liberté nationale, liberté communiste). Il est donc nécessaire de les
préciser afin d'éviter toute confusion.
Si les valeurs des
Libéraux sont nombreuses, elles sont toutes liées à la Liberté
individuelle. Il s'agit d'un ensemble qui fait sens.
Les Libéraux
semblent particulièrement apprécier 2 qualificatifs :
Le terme de liberté
négative est souvent employé pour désigner une liberté qui ne serait pas
entravée
Quand ils parlent
de démocratie, les Libéraux, conscients de ses dérives possibles, aiment
lui adjoindre le qualificatif de limitée. En effet, la démocratie peut
amener à l'oppression de la minorité. Dès lors, il semble nécessaire de
protéger l'individu contre la majorité. Ainsi, les droits inaliénables
de l'individu ne doivent pas être dépendants du bon vouloir d'une
majorité. L'individu doit être protégé (droit à l'avortement, liberté
religieuse, liberté scolaire...) comme la possible tyrannie
démocratique. La démocratie ne doit pas empêcher chacun de jouir d'une
liberté entière telle qu'elle n'entre pas en conflit avec la même
liberté accordée aux autres individus. Dans ce cadre, le marché est un
moyen de laisser les individus libres.
2. L'individu
L'individu est
central dans la pensée libérale. Mais quand on parle d'individu,
s'agit-il ici d'une valeur ou d'un fait ? Il semble donc plus opportun
de parler d' « individu sujet » doté du libre arbitre. La pensée
libérale est donc à la totale opposée aux idéologies déterministes
puisque qu'elle s'attache au pouvoir d'autodétermination de « l'individu
souverain », capable de réaliser ses propres choix (et le mieux à même
de les faire).
Les Libéraux
retournent donc la notion de souveraineté, autrefois toujours extérieure
(souverainement divine, du peuple) pour ne la laisser qu'au seul
individu.
3. La Liberté
La Liberté, tout
comme la souveraineté, ne s'applique, dans la pensée libérale qu'à
l'individu (et non au peuple ou à l'Etat). Cette valeur est la plus
importante valeur commune aux Libéraux. Il ne faut pas parler des
libertés, mais de la Liberté. Comme le disait Vargas Llosa «la Liberté
est une et indivisible ». Le principe est unique, les déclinaisons
juridiques sont multiples. C'est ce qu'avaient compris les
Révolutionnaires (libéraux avant la venue des Jacobins) eux qui ont
inscrit la devise de notre pays au singulier. Les Libéraux ne sont
d'ailleurs en rien des contre-révolutionnaires, eux qui sont à son
origine.
Ce choix du
singulier différencie d'ailleurs directement les Libéraux des
communistes qui se disaient champions des libertés. Le concept de
liberté négative signifie ne pas être astreint, assujetti à un pouvoir
arbitraire.
Cette
interprétation semble à la mode avec la vague « c'est mon choix » qui
valorise l'ubuesque, degré 0 de la véritable Liberté. Un libéral
n'empêchera personne de se conduire comme il l'entend, mais cela ne
signifie pas valoriser des agissement ridicules.
4. La Responsabilité
individuelle ou Responsabilité de soi
L'idée de
Responsabilité de soi est exigeante, mais n'est pas une culpabilité
individuelle des malheurs collectifs comme tentent de nous le faire
croire certains. L'idée de responsabilité face à la Sécurité Sociale
n'est finalement qu'une demande de sacrifice alliée à la culpabilité. Il
ne s'agit pas de responsabilité individuelle de rendre chacun comptable
de tout, de la faim dans le monde, des enfances maltraitées... Il s'agit
ici d'un retournement de la responsabilité afin d'asservir l'individu,
retournement dans lequel Sartre est loin d'être étranger.
Si chacun est
responsable de ses agissements, il n'est responsable que de ses
agissements propres. Les Libéraux luttent contre la déresponsabilisation
mais doivent rester attentifs aux retournements de concepts dont sont si
friands les étatistes. Le dénominateur commun entre Blair et Thatcher,
est bien ce retour à la responsabilité de soi afin de ne pas rejeter
celle-ci sur les autres.
Cette valeur est si
centrale dans la philosophie libérale, parce qu'elle est la contrepartie
nécessaire de la Liberté de choix. La liberté implique la possibilité de
faute ou d'erreur qu'il est nécessaire de réparer. Plus les libertés
augmentent, plus la punition de ceux qui violent le droit doit être
forte, pour se prémunir de l'anarchie.
Il est intéressant
de remarquer que les différentes annonces d'emploi recherchent des
«Responsables ». Ce concept jouit donc d'une large estime, que ce soit
de la part de la personne qui confie une tâche que de celle qui la
reçoit, et veut se montrer capable de l'accomplir.
5. Une égale Liberté
individuelle
Les libéraux, même
chez Kant ou Stuart Mill, se retrouvent autour de cette thématique. La
Liberté des individus doit être la plus grande pour tous. Voila pourquoi
les Libéraux privilégient toujours le consentement, le vrai accord
contractuel à la coercition. Le contrat a toujours la faveur des
Libéraux, mais il ne faut pas être dupe des différentes pressions qui
entourent un contrat. Ainsi, dans le cadre du contrat de travail,
l'employeur se retrouve souvent en position de force face à l'employé
qui doit se nourrir.
6. Pluralisme et
tolérance
Le libéralisme
serait-il simplement le marché allié à la tolérance ? Non, car le marché
n'est qu'un simple moyen et la tolérance est devenue une véritable
obligation qui devrait avoir ses limites. Il convient de rappeler que
les Libéraux ont toujours été les chantres de la tolérance, comme l'ont
montré Voltaire ou Turgot. Cependant, cela ne signifie en rien que tout
soit tolérable.
Les Libéraux aiment
ainsi bien les limites, eux qui sont partisans d'un Etat limité, d'une
démocratie limitée et d'une tolérance limitée, comme le rappellent
Revel, Slama ou Finkielkraut.
Les valeurs
libérales ne se résument donc pas à la seule tolérance, il convient
d'avoir une vision moins courte.
7. Laïcité
La laïcité, ce
n'est pas seulement reconnaître la liberté religieuse, mais également
combattre les prétentions politiques des religions. Beaucoup de libéraux
ont été de grands anti-cléricaux, car ce combat s'inscrivait dans celui
contre la monarchie et l'hégémonie de l'Eglise catholique.
8. Une société
ouverte
Le Libéralisme
revient-il à privatiser les existences individuelles ? Les Libéraux ne
sont pas des anarchistes. Ils sont partisans d'une sphère publique
réelle, mais limitée, d'un Etat afin de permettre aux plus faibles de
rester libres, mais celui doit rester principalement limité à ses
fonctions régaliennes. Cela explique que les libéraux aient toujours été
d'ardents défenseurs de la Constitution, qui permet de garantir les
droits au delà des mouvements d'humeur des parlements.
Il s'agit donc,
comme l'écrivait Karl Popper, libéral de gauche, de défendre une société
ouverte.
Questions
1. Quelle
différence entre libéraux de gauches et libéraux de droite ?
Les libéraux de
gauche trouvent leur origine dans la doctrine de Proudhon. Ils acceptent
l'ensemble des valeurs libérales mais se montrent plus sensibles à la
dimension concrète de la liberté, ce qui explique leur acceptation de la
discrimination positive. D'ailleurs, Jean-Baptiste Say considérait que
l'éducation se devait d'être gratuite afin de permettre à chacun, même
venant d'un milieu défavorisé, d'accéder au marché du travail. Ainsi les
libéraux de gauche considèrent nécessaire de soutenir les plus faibles
au préalable (via l'éducation, la formation) quand les libéraux de
droite auront davantage tendance à penser que la suppression des
obstacles (règlements, corporations...) permettra à chacun d'y arriver
seul.
Il est intéressante
de constater que le recul des idées libérales en France (de 1880 à 1960)
est concomitant du changement de sens du terme « liberal » en anglais
(sens qui, de libéral, devient socialiste). Dans le monde anglo-saxon,
être « liberal » signifie se prononcer pour des politiques comme le New
Deal ou Clinton. Ce changement de sens est peut-être dû au manque
d'action concrète des libéraux.
2. John Rawls
est-il libéral ?
Si John Rawls a été
considéré comme un libéral, il ne l'est pas, hors du concept du voile
d'ignorance. Selon lui, l'individu ne s'étant pas créé seul, il a
contracté une dette envers la société. Cela justifie donc l'Etat
Providence et la solidarité obligatoire. Rawls pousse même au-delà,
considérant que les talents de chacun ne lui appartiennent pas, étant
dus au hasard.
Cette conception
déterministe remet en cause la propriété même de soi.
3. Le libéral se
satisfait-il de ce qu'il voit ?
Rester libéral face
aux défis politiques ou économique ne semble pas évident a priori.
Pourtant, peut-on employer des moyens anti-libéraux pour arriver à de
vraies réformes libérales ? Si les valeurs sont intemporelles, les
moyens eux doivent s'adapter. Face au nazisme, la guerre et la
conscription se sont retrouvées nécessaires.
4. Voit-on face
à l'Islam autre chose qu'une poussée d'anticléricalisme ?
L'Islam doit être
traitée comme les autres religions, des lois spécifiques n'ont pas de
sens. Il convient néanmoins de rappeler que l'Islam est une religion
théocratique, punissant de mort le blasphème et l'apostasie.