[Exposé
fait à Bayonne, Bordeaux, Dax, Mont-de-Marsan, Paris, devant divers
auditoires]
Je précise tout de suite que je ne vais pas parler de
politique : ma brève incursion dans le monde politique m'a appris qu'il
n'y a pas de parti complètement libéral, et que la plupart des hommes
politiques sont plus prompts à nous forcer à entrer dans le système
qu'ils préconisent, à coup de lois et de règlements, plutôt que nous
laisser vivre comme nous l'entendons. Entre parenthèses, cela reflète de
leur part un mépris certain pour l'individu, puisqu'ils ne le croient
pas capable de se conduire honnêtement et solidairement s'il ne rentre
pas dans leur système. Or c'est évidemment le contraire qui se produit.
L'individu ne recherche plus la vertu lorsqu'il lui suffit d'appliquer
les règlements pour se donner bonne conscience, et il ne ressent plus le
besoin d'être solidaire lorsque l'Etat l'est à sa place.
Dans notre pays, la pensée libérale est ancienne et
profonde. Elle été illustrée par une pléiade d'écrivains prestigieux,
parmi lesquels on peut citer : La Boetie, Montaigne, Montesquieu,
Voltaire, Diderot, Turgot, la Fayette, Condorcet, Benjamin Constant,
Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, François Guizot, Victor Hugo,
Alexis de Tocqueville, Gustave de Molinari, Jacques Rueff, Bertrand de
Jouvenel, Raymond Aron, Jean-François Revel.
Vous remarquerez au passage que quatre de ces grands
penseurs sont originaires d'Aquitaine. Il y a lieu d'en être fier.
A vrai dire, la pensée libérale est si prestigieuse
qu'elle fait de l'ombre aux hommes de pouvoir. Aussi la dénigrent-ils
sous des vocables variés, et se gardent-ils bien de l'enseigner dans
leur système d'éducation. Si bien que les idées les plus fausses courent
à son sujet. Mon ambition est de rétablir la vérité en définissant avec
précision ce qu'est le libéralisme, et en montrant l'implacable logique
qui lie ses différents concepts.
Mais si vous avez des convictions libérales, et si
vous voulez défendre efficacement vos idées, la logique ne suffit pas.
La plupart des gens ne sont pas disposés à se battre pour des
raisonnements, si même ils veulent bien les écouter. En revanche ils
sont prêts à se battre, voire à mourir si nécessaire, pour des principes
moraux. Je vais donc m'efforcer de montrer que le libéralisme est non
seulement le système le plus efficace sur le plan économique, mais
encore le seul système social moralement cohérent.
Le libéralisme c'est d'abord une morale individuelle,
ensuite une philosophie de la vie en société dérivée de cette morale,
enfin seulement, une doctrine économique qui se déduit logiquement de
cette morale et de cette philosophie.
Cette morale repose sur deux concepts-clés :
-
La responsabilité individuelle
: être
responsable, cela veut dire assumer soi-même les conséquences de ses
propres actes. C'est un principe d'apprentissage par tâtonnement et
d'autoperfectionnement.
La liberté individuelle :
la liberté
consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui;
ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes
que celles qui assurent aux autres membres de la Société la
jouissance de ces mêmes droits. (Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen de 1789. Article 4)
Contrairement au libertaire ou au libertin, le libéral
a une forte morale individuelle qui lui fait rechercher autant la
liberté des autres que la sienne propre.
Les concepts de liberté et de responsabilité ne sont
pas indépendants l'un de l'autre. Aucun des deux ne peut exister sans
l'autre. En effet, on ne peut être responsable de ses actes que si on
est libre de les commettre ou non. Réciproquement, si l'on veut
respecter la liberté des autres, il faut assumer soi-même les
conséquences de ses propres actes.
Ces deux concepts ne sont pas non plus arbitraires.
Ils se déduisent d'un principe universel qui est celui du maintien de la
vie et de la recherche du bonheur.
Toutes les fonctions de tous les êtres vivants, du
plus simple au plus complexe, n'ont qu'un objectif : maintenir leur vie.
On peut donc dire que tout ce qui la maintient est bon, et que tout ce
qui la menace est mauvais.
Un être vivant doit se procurer l'énergie ou la
nourriture dont il a besoin pour vivre et se propager, et se protéger
des menaces extérieures. Il doit réagir aux conditions extérieures -
comme le chaud et le froid- , ou aux agressions, par des actions. Chez
les plantes et les animaux inférieurs, ces actions sont entièrement
automatiques et inconscientes. Chez l'homme, les choses sont un peu plus
compliquées :
L'homme a un cerveau développé qui lui permet :
-
de concevoir des objectifs, et pour les atteindre,
-
de lancer des actions dont les résultats vont
augmenter ou diminuer sa satisfaction. Ces actions s'obtiennent
au prix d'un EFFORT
-
de mémoriser le résultat de ces actions
-
d'analyser ces résultats et de tirer des
conclusions sur la façon de les améliorer. Cette faculté décisive
s'appelle LA RAISON.
On voit tout de suite que grâce à ses efforts, et à
l'utilisation de sa raison, l'homme peut progresser indéfiniment vers la
recherche du bonheur, mais à deux conditions :
-
Qu'il soit libre de ses actions.
-
Qu'il en assume les conséquences.
S'il jouit de la liberté, l'homme peut créer, inventer
de nouvelles voies. S'il en assume les conséquences, il peut tirer parti
de ses erreurs pour progresser.
Nous retrouvons ainsi les deux principes-clefs de la
pensée libérale : la Liberté et la Responsabilité.
Voyons maintenant quelles conséquences on peut tirer
de ces deux principes :
1. Pour assurer sa vie, l'homme doit
produire des biens qu'il pourra consommer, stocker, ou échanger, et
des services qu'il pourra échanger contre d'autres biens ou
services. Celui qui n'a pas droit au produit de ses efforts n'a pas
la certitude de pouvoir entretenir sa vie de la façon qu'il le
désire. L'homme qui produit alors que d'autres disposent de ce qu'il
produit est un esclave. La propriété acquise par l'effort et la
raison est donc une condition impérative de l'exercice de la
liberté.
Celui qui produit et échange gagne ce qu'il a. Il
ne donne ni ne prend ce qui n'est pas mérité. Il ne s'attend pas à
être payé sur sa bonne mine, ou sur ses plaintes, ou sur
l'expression passive de ses besoins, mais sur ses réalisations, sur
ce qu'il a accompli.
Réciproquement, la propriété acquise par la force,
le vol, ou la tromperie, est en contradiction formelle avec la
morale libérale. La règle peut être la plus forte du libéralisme,
est qu'on ne doit rien obtenir des autres par la coercition, mais
seulement avec leur consentement.
2. L'homme produit au prix d'un effort, en
utilisant sa raison. Il obtiendra des résultats d'autant meilleurs
qu'il fera plus d'efforts et utilisera mieux sa raison. C'est la
seule source d'inégalité cohérente avec la morale libérale .
Le corollaire est que la morale libérale ne
tolère pas l'inégalité devant la loi, quelles qu'en soient ses
formes : l'esclavage, les castes, les titres nobiliaires, les
privilèges.
Pour satisfaire des objectifs qui dépassent ses seules
capacités, l'individu s'associe librement à d'autres individus pour
constituer des entreprises ou des associations bénévoles. Les premières
cherchent à faire un profit qui est partagé entre les associés. Les
secondes vivent de cotisations et de dons, et leurs membres ne sont pas
censés tirer un profit personnel de leur adhésion.
L'existence de la société améliore considérablement
l'efficacité de l'individu dans sa recherche du bonheur par l'effort et
la raison. Réciproquement, la recherche individuelle du bonheur par
l'effort et la raison engendre des conséquences extrêmement positives
pour la société.
D'abord, la comparaison de ses résultats avec ceux des
autres permet de progresser - à condition que le jugement ne soit pas
altéré par l'envie. Ainsi la recherche de l'efficacité fait
progresser la morale.
Ensuite, s'il jouit de la liberté, l'homme peut créer,
inventer de nouvelles voies. Ce faisant, il enrichira aussi les autres.
L'homme qui fournit seulement un travail physique consomme à peu de
choses près l'équivalent de la valeur qu'il produit. L'homme qui
produit une idée, une invention, ne reçoit qu'une infime partie de la
valeur qu'il a ajoutée au patrimoine de l'humanité, et dont un nombre
illimité de personnes bénéficiera.
Enfin, l'individu peut obtenir les biens ou les
services qu'il ne peut ou ne veut produire lui-même, grâce à l'échange,
sanctionné par un contrat si l'échange s'accomplit dans la durée.
Lorsque l'échange est libre, les deux parties y trouvent leur
satisfaction et aucun tiers n'est lésé.
Les échanges favorisent les rapports pacifiques entre
les hommes et contribuent à la moralisation de ces rapports. Pour que
les échanges soient efficaces, ils doivent exclure le mensonge. Les
échanges au sein de sociétés un peu complexes exigent donc la confiance.
Ainsi, si aucune autorité n'intervient pour lui dicter
ses choix, l'homme peut choisir le travail qu'il préfère, se spécialiser
dans ce travail, et aller aussi loin dans la voie du succès que sa
volonté et son talent le permettent, sous la réserve importante que ce
travail ait un intérêt pour d'autres. Lorsque les hommes sont libres
de leurs échanges, c'est le meilleur produit et le meilleur jugement qui
l'emportent dans tous les domaines de l'action humaine, qui élèvent
continûment les niveaux de vie et de pensée de tous ceux qui y
participent.
Contrairement aux anciens rois et seigneurs féodaux,
aux modernes dictateurs, et même aux représentants de nos gouvernements,
le chef d'entreprise n'obtient rien par la force : il sert autrui. Il
doit satisfaire ses clients, et il perd tout pouvoir dès qu'il n'est
plus en mesure d'assurer de meilleurs services que ses concurrents. La
plus grosse entreprise perd sa puissance et son influence dès qu'elle
perd ses clients. Le profit va seulement à celui qui a compris ce que
veulent les autres. Il n'en est pas de même pour les activités de
l'Etat, qui ne connaissent aucune sanction.
Ceci a été parfaitement exprimé par la grande
philosophe et romancière américaine Ayn Rand, dans un roman fameux, mais
malheureusement pas traduit en français qui s'appelle "Atlas Shrugged".
Dans ce roman, un système totalitaire s'insinue peu à peu dans l'Etat
Américain. Le Héros, Hank Rearden, un self made man, subit un procès
parce qu'il ne se plie pas volontairement aux demandes du pouvoir. Comme
dans tous les procès totalitaires à leurs débuts, le pouvoir espère que
Hank Rearden s'accusera publiquement en échange de sa liberté. Mais Hank
Rearden est d'une autre trempe. Voici ce qu'il dit à ses juges :
Est-ce à dire que le libéral n'agit que par intérêt
personnel? Nullement, mais pour lui, la sollicitude vis à vis de ses
semblables, la solidarité, sont des vertus individuelles qui s'exercent
directement ou au moyen de libres associations. La solidarité ne
s'exerce efficacement que dans les petites communautés, villages,
quartiers, où les gens se connaissent et s'impliquent. Faire
redistribuer par l'Etat de l'argent pris à d'autres n'a évidemment
aucune valeur morale mais donne bonne conscience. Or l'étude historique
des sources de l'aide aux déshérités, montre qu'elle était plus
importante, en pourcentage du niveau de vie moyen, lorsqu'elle était
privée que depuis qu'elle est publique. On se doute qu'elle était aussi
plus souplement adaptée aux besoins réels des individus et qu'elle
laissait moins de place aux gaspillages et à la corruption. En pratique,
l'Etat tue la compassion.
L'homme libre et responsable, nous l'avons vu, cherche
à s'associer à d'autres personnes pour satisfaire des objectifs qui
dépassent ses seules capacités. Il fait ainsi partie de groupes, comme
sa paroisse, son quartier, ou sa commune. Ces groupements peuvent à leur
tour s'associer pour accomplir des objectifs encore plus ambitieux. Mais
les groupes d'ordre supérieur ne doivent pas retirer aux groupes d'ordre
inférieur (dont le plus petit est l'individu), ce que ces derniers
peuvent accomplir eux-mêmes : c'est le fameux principe de subsidiarité.
Pour le libéral, l'Etat lui-même devrait être une
association d'ordre supérieur à laquelle les associations d'ordre
inférieur, telles que les communes, délégueraient certains pouvoirs et
certains moyens, selon le principe de subsidiarité. Mais nous vivons
depuis toujours dans un schéma strictement inverse où l'Etat dispose de
tous les pouvoirs et ne consent à déléguer quelques petits espaces de
liberté aux citoyens que lorsque ceux-ci le lui arrachent.
l'Etat est le plus grand danger potentiel pour
l'individu, car il détient le monopole de l'usage de la force contre des
victimes isolées et désarmées, et ce pouvoir attire comme des mouches
les hommes ambitieux. Année après année, les rapports d'Amnesty
International sont remplis des horreurs perpétrées par les Etats : les
guerres, les massacres, les déplacements de population, les camps de
concentration, les destructions, les enlèvements, les détentions
arbitraires, les tortures, les famines, les persécutions, les
confiscations.
A défaut de pouvoir reconstruire les institutions
selon le principe de subsidiarité, les libéraux s'efforcent de limiter
le pouvoir des Etats. Ce sont eux qui ont inventé le principe de
séparation des pouvoirs, si difficile à mettre en œuvre, même dans notre
vieille démocratie. Ce sont eux qui ont inventé la Déclaration des
Droits de l'Homme de 1789 pour protéger les individus contre l'Etat.
Mais le libéral est conscient que si l'homme peut
acquérir des biens par l'effort et la raison, il peut aussi les acquérir
aux dépens des autres. Il accepte donc comme un moindre mal une autorité
dont la seule vocation serait précisément de faire respecter les droits
individuels. En pratique cela veut dire un Etat limité aux seules
fonctions dites "régaliennes" : la Justice, la Police, et la Défense
Nationale, ce qui implique une Diplomatie. Toutes les autres fonctions
sont mieux accomplies par la libre association d'individus selon le
principe de subsidiarité.
Il est bon de rappeler que cette vision d'un Etat
minimum était celle des fondateurs de la démocratie américaine :
"Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les
vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont dotés
par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se
trouvent la vie, la liberté, et la recherche du bonheur. Les
gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces droits,
et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes
les fois qu'une forme de gouvernement devient destructrice de ce
but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir
un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en
l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui
donner la sûreté et le bonheur."
En résumé, le libéralisme est un système dans lequel
s'épanouit celui qui utilise sa raison, qui fournit des efforts, qui
échange ou s'associe librement avec les autres, notamment pour désigner
un gouvernement à qui ils délèguent le pouvoir de faire respecter les
droits individuels. Dans ce système, le transfert de biens d'un individu
à un autre ne se fait pas par décret, redistribution, expropriation,
vol, pillage ou faveur du prince, mais par l'échange volontaire.
Dans tous les autres systèmes, un pouvoir central
domine peu ou prou l'individu, et exerce sur lui diverses spoliations.
Le libéralisme, contrairement à tous les autres
régimes, n'admet pas la seule inégalité qui soit vraiment injuste :
l'inégalité devant la loi : ce sont des libéraux qui ont éliminé
l'esclavage, les castes, les titres nobiliaires, les privilèges. En
revanche il ne considère pas comme immorales les inégalités de résultat.
Mais n'est-il pas profondément injuste de récompenser de la même façon
le paresseux et celui qui se donne du mal? Celui qui fait n'importe quoi
et celui qui réfléchit? C'est parce qu'il existe cette récompense à la
raison et à l'effort que les sociétés qui appliquent la morale libérale
ont toujours été, dans tous les temps et sous tous les cieux, les
sociétés les plus prospères, comme elles ont été les plus tolérantes,
les plus ouvertes et les plus humaines.
Saint-Loubouer, hiver 2002