La
liberté n'est ni de droite, ni de gauche. Il est classique, lorsqu'un
projet ou une valeur est revendiquée (et effectivement adoptée) à la
fois par la droite et par la gauche, comme c'est par exemple le cas
aujourd'hui du thème de la sécurité, d'entendre cette affirmation qui
témoigne de l'universalité politique de l'idée concernée : « Ni droite,
ni gauche ! ». En l'occurrence, il serait plus correct de dire « à la
fois droite et gauche » ou « aussi bien gauche que droite. »
En revanche, en ce qui concerne la liberté, cette valeur n'est
réellement, au sens strict de la double négation, ni de droite, ni de
gauche. Elle est dramatiquement tout aussi étrangère à la culture de la
droite qu'à celle de la gauche française.
Pourrait-il d'ailleurs en être autrement dans le monde politique que
nous connaissons ?
L'objectif plus ou moins explicite des hommes de
l'Etat est de réglementer la société pour lui faire atteindre, sinon
approcher, le stade de « paradis terrestre », au moins de viser à son
amélioration (toute la question reste de savoir laquelle...). Comment
attendre de ceux qui agissent au nom d'un intérêt général flou, par
définition, la promotion d'une valeur éloignée de leurs ambitions
partiellement avouées, pire, une valeur totalement inconciliable avec
ces ambitions?
D'aucuns considèrent que la liberté est la valeur suprême qui doit
primer sur toute autre. Pour le malheur de tous, les hommes politiques,
les hommes de l'Etat en général, ne sont pas de ceux-là. Il est pour eux
des choses plus nobles que la liberté d'un vulgaire citoyen-électeur.
Plus grave encore est la tendance visible et inquiétante qui éloigne
inexorablement la liberté individuelle du bouquet pourtant très fourni
d'objectifs politiques de nos dirigeants.
Dans cette dangereuse descente
aux enfers au cours de laquelle droite et gauche, dans une harmonie
parfaite, laissent la liberté derrière elles pour se rapprocher d'autres
valeurs plus « modernes », plus « correctes » (comme la solidarité, la
justice sociale, le respect de l'environnement ou la sacro-sainte
égalité), les hommes politiques sont cornaqués par des groupes de
pression revendicatifs qui craignent la perte de leur pouvoir
d'influence au profit d'une plus grande liberté individuelle. Si la
liberté profite à tous, son absence profite à certains... prêts à tout
pour freiner son avènement. Agences de l'Etat, communautés politisées,
entreprises subventionnées...
Les hommes politiques l'ont compris : mener une politique au service de
la liberté, « libérale » au sens large du terme, signerait pour eux la
fin d'une immense partie de leur présente activité. C'est parce qu'ils
réalisent parfaitement les enjeux et les conséquences de la liberté
qu'ils la craignent. Promouvoir une société libre reviendrait à scier la
branche sur laquelle eux et l'administration qu'ils dirigent (ou plutôt
qui les dirige) sont confortablement assis et d'où ils régentent un
monde qu'ils regardent de haut. A droite comme à gauche, en France, la
culture idéologique dominante, unique même, tient en un mot :
constructivisme. Pourquoi un homme politique est-il à la place qu'il
occupe, élu de surcroît, si ce n'est pour construire, pour ériger une
société parfaite, sinon pour en corriger toutes les imperfections ?
Réglementations, planification ne sont l'apanage d'aucun clan politique
; l'étatisme, quoique la plupart s'en défende est le virus le plus
répandu chez nos élites politico-administratives et il ignore
superbement les frontières politiques classiques. Microbe éminemment
résistant...
Il n'y a, c'est certain, aucune place pour l'orpheline liberté dans un
tel programme. On ne peut, à l'évidence, avoir un quelconque dessein
pour la société que l'on dirige et une vue arrêtée du monde que l'on
veut faire émerger tout en laissant les individus qui le composent
libres d'entreprendre. L'homme de l'Etat goûte peu ce qu'il ne contrôle
pas. Il aime, par nature, planifier l'avenir. Les gouvernés, dans une
telle partie, ne sont même plus des pions à déplacer habilement, ils
sont des obstacles à neutraliser, à entraver pour les empêcher de
contrarier les aspirations, le grandiose scénario, de gouvernants
tout-puissants. En l'occurrence, cette funeste opération d'annihilation
de la société civile a pris la forme d'un assistanat généralisé, d'un
Etat-providence intégral. Que l'Etat aide les plus faibles, c'est un
bien, qu'il dresse l'ensemble de la population à ne plus savoir se
passer de lui, c'est une oppression. Un enfant est toujours plus sage et
plus obéissant quand on lui offre une sucette ou qu'on lui allume la
télévision...
« Il y a trop de grands hommes » écrivait ironiquement Frédéric Bastiat.
Le moindre élu local, le plus bas des haut-fonctionnaires voit
orgueilleusement dans la minuscule parcelle qu'il administre un jouet
qu'il peut à sa guise -ou presque- façonner pour lui donner la forme
voulue. Mythe prométhéen, changer le monde pour soi-même, par goût d'y
voir sa volonté imprimée : il mène à de funestes errements.
L'aversion pour la liberté est inhérente à la fonction politique telle
que la conçoivent aujourd'hui ceux qui la remplissent en France. A
gauche comme à droite.
Qu'il est agréable de
se bercer d'optimisme en pensant que cette situation désespérante n'est
pas désespérée. Il est temps qu'une nouvelle génération politique
moderne, profondément réformatrice et courageuse, émerge. Une nouvelle
génération qui ait pour paradoxale ambition de laisser vivre la société
civile sans intervenir au-delà du strict nécessaire. A l'extrême et pour
caricaturer, une génération politique sans projet, sans programme autre
que celui de rendre aux individus leur liberté confisquée par des
générations d'hommes de l'Etat dont l'emprise sur ceux qui n'aspiraient
qu'à vivre libres n'a cessé de croître.
Est-il incivique ou inconscient de rêver d'élections où il serait
loisible de voter pour des candidats qui ne promettraient nulle mesure
nouvelle en faveur de quiconque, nulle protection bienveillante (si ce
n'est la légitime sécurité), nulle loi innovante régulant un peu plus le
marché, nulle intervention du gouvernement dans la bonne marche de la
société, toutes sortes d'agissements qui ne sont, sous couvert de bonnes
intentions que beaucoup tiennent pour nobles, qu'atteintes caractérisées
à la liberté ?
Droite et gauche voient dans l'action politique la voie royale pour
faire progresser l'humanité et la conduire vers le bonheur promis (par
qui, lequel ?). Cette action politique étant, par tradition, par souci
électoraliste ou par orgueil de nature interventionniste. Quelle
alternative ?
La future génération politique, si elle veut ne pas réitérer les
terribles erreurs de ses prédécesseurs, si elle veut louvoyer entre les
écueils sur lesquels ces derniers ont fait échouer les peuples qu'ils
prétendaient guider, devra comprendre que la liberté est le terreau
fertile sur lequel poussent progrès, paix, croissance et bonheur
(individuel celui-là). Cela demande sans nul doute une certaine
humilité, la conviction qu'une assemblée élue, qu'un gouvernement, aussi
« éclairés » fussent-ils, ne peuvent, pas plus qu'une société
d'individus libres et responsables, créer un monde meilleur.
Des décisions politiques, qu'elles soient franches et autoritaires ou
sournoises et indolores, lois, décrets, arrêtés et autres
réglementations innombrables ont mises à mal la liberté individuelle.
Seuls des actes politiques significatifs peuvent la restaurer, faute de
quoi cela serait prendre le risque que, tôt ou tard, une révolution ne
s'en charge. L'enjeu politique, urgent, est donc double : faire
triompher la liberté et éviter que ce triomphe ne soit trop violent en
anticipant un réveil brutal mais légitime d'hommes et de femmes excédés
par les chaînes dont ont les accable toujours un peu plus.
C'est dans cette direction et dans cette direction seulement que
l'action politique est aussi nécessaire que légitime.
Maxime Rollin