LE NOUVEL OBSERVATEUR
Les soucis modifient souvent le regard qu'on porte sur la vie. Ils peuvent même faire évoluer vos opinions politiques. En 2002, Jean-Marc Sylvestre, rédacteur en chef économique à TF1 et libéral flamboyant, frôle la mort : trois mois d'hôpital en tout.
«Jusqu'à cet été, écrit-il plus tard dans «les Echos» je ne connaissais du système de santé français que l'ampleur du défiât de l'assurance-maladie. Depuis, je sais que ce déficit, que j'ai tellement critiqué, m a sans doute sauvé la vie. Dans une logique purement financière, aucun contrôleur de gestion n'aurait pu accepter de telles dépenses. Le «return» était trop improbable. Le système de santé français est formidable; il faudrait être sûr que tout le monde puisse en bénéficier. Quand on sait la valeur détruite chez Vivendi sous le règne de Jean-Marie Messier...» Et Sylvestre de conclure : «Mon libéralisme s'est tempéré.»
Cinq ans plus tard, alors que l'économie mondiale vacille, l'histoire semble se répéter. Face à la crise, on redécouvre soudain les vertus de l'Etat et de la régulation. Personne, à droite, n'a désormais de mots assez durs pour le capitalisme débridé, la finance folle, la fièvre spéculative. «Ré-guler», il faut «ré-gu-ler», disent les libéraux. Variante : il faut moraliser. Nicolas Sarkozy en a même retrouvé ses accents de campagne sur la nécessaire moralisation du capitalisme. Il ne fait pas bon, par les temps qui courent, célébrer les vertus de l'économie de marché et de la liberté d'entreprise.OAS_AD('Middle1');
Dans ce concert indigné et réprobateur que disent ses défenseurs de toujours ? Rien. Déjà pris à revers par le financement du RSA et la hausse des prélèvements obligatoires, ils sont désormais assommés et leur silence est assourdissant. On ne parle pas ici des adeptes d'un libéralisme modéré comme Edouard Balladur qui a toujours prôné le besoin de règles et de cadres, mais des autres, les vrais, les jusqu'au-boutistes, les idéologues. Où sont-ils passés ? Sous la table. Sous la moquette. Aux abonnés absents, en attendant des jours meilleurs. Que faire, que dire alors que les Etats-Unis, modèle d'économie libre, nationalisent à tour de bras comme un vulgaire pays socialiste ? La planète libérale est en état de sidération.
Dix jours après la faillite de Lehman Brothers, il n'y a plus guère qu'Alternative libérale, pour défendre son drapeau. Ce petit parti, créé en mars 2006 dans la foulée de l'association Liberté chérie, à l'origine proche d'Alain Madelin, regroupe des «jeunes libéraux idéalistes qui ont voyagé dans le monde», dixit son chargé de relations de presse. Il publie sur son site un communiqué audacieux. Sous le titre «Après la crise, les crises : non merci M. Bush», on y lit que «le gouvernement américain a cédé à la facilité en injectant 700 milliards de dollars dans le système financier en crise». «La bonne réaction, poursuit ce petit parti, n'était certainement pas cet immense passage d'éponge public. (...) Elle était de laisser face à leurs responsabilités des dirigeants et actionnaires des établissements financiers qui auraient ainsi payé de leur emploi et de leur capital investi leurs égarements.»OAS_AD('Middle3');
Samedi 27 septembre, ils sont une cinquantaine d'adhérents à assister au siège de l'association boulevard Flandrin, à la conférence de Vincent Bénard, président de l'institut Hayek (du nom du pape de l'ultra-libéralisme) intitulée «Subpri-me : marché accusé, Etat coupable», titre repris d'un article qu'il a publié dans «le Figaro». «Le libéralisme a une fois de plus bon dos, explique cet ingénieur, fonctionnaire à Nantes, car il n'existe pas de marché plus perverti par une intervention de l'Etat fédéral que celui du crédit hypothécaire aux Etats-Unis». Conclusion : «C'est l'Etat, tantôt régulateur, tantôt législateur, qui a poussé à l'irresponsabilité les acteurs de la chaîne du crédit.»
Et les salariés dans tout ça si on laisse les entreprises faire faillite ? «C'est difficile, concède Sabine Herold, présidente d'Alternative libérale, car le problème est entre le court terme et le long terme. Ces entreprises seraient probablement rachetées. Il faut investir massivement dans la formation et accompagner les gens dans leur reconversion.» Pour le reste, il faut ««laisser faire» car les contribuables ne doivent pas payer pour l'irresponsabilité des coupables». Et tant pis pour le risque de contamination mondiale ! Sarkozy ne ferait qu'entretenir «l'illusion de l'action». Quant aux hommes politiques qui se prétendaient libéraux, «ils se sont acoquinés avec la droite et sont muselés». Avis au secrétaire d'Etat au Commerce et aux PME Hervé Novelli, président du très libéral Club des Réformateurs, qui, relève-t-on, a expliqué récemment sur BFM qu'aider les entreprises n'était pas contraire à la philosophie libérale...
Avis aussi à ses amis Gérard Longuet et Alain Madelin, tous deux héros de la vague libérale du milieu des années 1980. C'était l'époque où l'homme d'affaires franco-britannique Jimmy Goldsmith, alors patron de «l'Express», menait croisade, l'époque où l'on organisait une «croisière libérale» avec force intervenants sur un paquebot voguant en Méditerranée, l'époque où un illuminé du nom de René de La Portalière, patron du RPR-Banques, entendait «refaire une nuit du 4-Août pour abolir les privilèges de l'Etat», l'époque enfin où Jacques Chirac, à l'approche des élections législatives de 1986, s'était affiché sur tous les murs de France, cravate et cheveux au vent, pour symboliser l'aspiration nouvelle à la liberté d'entreprendre.
Il faut sauver le soldat libéral ! Sonnés pendant plus de dix jours, les libéraux tentent de relever la tête. Tant d'années d'efforts pour réhabiliter l'économie de marché ne sauraient être ruinées en deux semaines. Les éléphants de 1986 reprennent donc leur bâton de pèlerin. Aujourd'hui sénateur de la Meuse, l'ancien ministre des PTT, Gérard Longuet, termine d'écrire une tribune dans laquelle il veut remettre certaines pendules à l'heure. Sa réponse est «libérale et culturelle». «L'économie de marché peut être efficace, dit-il, pas l'économie de casino.» Deux conditions à cela selon lui : que les épargnants cessent de croire à cette illusion qu'ils pourraient avoir des profits supérieurs au taux de croissance mondiale; que les actionnaires soient rétablis dans leurs droits. «Les managers se sont libérés de leurs actionnaires et servent leurs propres intérêts, regrette-t-il, et les conseils d'administration des entreprises sont désormais composés d'experts.»
Sans doute. Le problème est que les libéraux ont beaucoup tardé à dénoncer les excès du capitalisme financier. «Mea culpa, plaide Hervé Novelli, il est vrai que certains comportements heurtent la morale la plus élémentaire et on n'a pas suffisamment réagi.» Le secrétaire d Etat a lui aussi écrit un article sur «la différence entre capitalisme entrepreneurial et capitalisme financier». Il rappelle qu'il avait déjà élevé la voix début septembre contre le financement du RSA en soulignant que «la lutte contre la fiscalité prohibitive était inscrite dans le patrimoine génétique» des libéraux.
Quant à Alain Madelin, dernier des Mohicans et idéologue de la bande, désormais «en retrait» de la vie politique, il s'explique dans «le Nouvel Observateur» (voir page suivante). L'ancien ministre, qui ne cache pas en privé son scepticisme face à la politique économique menée par Sarkozy depuis son installation à l'Elysée, n'oublie pas tout à fait les exigences de la politique. Il tacle les puristes d'Alternative libérale. Mais sur le fond, sa thèse est bien la même que celle de ses jeunes affidés...
Le capitalisme a du plomb dans l'aile mais les libéraux restent optimistes : ce n'est pas le principe de l'économie de marché qui est selon eux remis en cause mais la manière dont elle fonctionne. La preuve : tout le monde veut aujourd'hui moraliser le capitalisme, signe qu'on l'accepte désormais. Et de rappeler qu'il n'y a pas si longtemps (jusqu'au printemps dernier), la gauche de gouvernement entretenait encore l'ambiguïté sur la possibilité d'une alternative au capitalisme. Bref, tous les espoirs seraient permis.
La droite a gagné la bataille des idées, avait affirmé François Fillon voici quelques mois. Le Premier ministre a été bien inspiré de parler de bataille. Car la guerre, elle, risque d'être plus longue que prévue.
Carole Barjon


